Le découpage dans le manga : forme des cases

Qu’est ce qui rend les mangas si dynamiques ? Car il faut bien reconnaitre que la narration dans un manga est différente de celle d’une BD franco belge.
Une bande dessinée se découpe en cases, chaque case représentant l’instantané d’une scène, à la façon d’une photo ou d’un arrêt sur image.

C’est donc à travers la succession des cases que l’histoire se déploie : l’espace devient le temps, et chacune des bordures blanches qui séparent les cases constituent autant d’ellipses temporelles que le lecteur doit recomposer mentalement. Sur ce point intervient justement l’un des nombreux aspects qui font diverger manga et bande dessinée franco belge, puisque le manga se permet de jouer avec ce temps elliptique à volonté, en le compressant ou en le dilatant au besoin.

Ce procédé de découpage quasi cinématographique est entre autre ce qui explique le rendu si dynamique des scènes d’action !
En effet, les auteurs n’hésitent pas à multiplier les cases pour montrer les différentes phases d’une action, presque image par image, ce qui permet un rendu très fluide créant par exemple des effets de ralenti. Chose que les mangakas peuvent se permettre du fait du très grand nombre de pages dont ils disposent, contrairement aux auteurs de BD franco belges ou de Comics.

Du coup, exit la page aux 4 bandeaux typiquement franco belge (quoique ça a pas mal changé quand même depuis Tintin et Lucky Luke !), le manga affiche une composition très libre et d’une grande diversité. Et pourtant, cette mise en page que certains n’hésitent pas à qualifier de « brouillon » ne relève pas (seulement) de la fantaisie de leur auteur : les formes des cases ont un rôle précis qui participe aussi à la rythmique !

La case rectangulaire reste bien sûr la base la plus usitée, mais elle aussi se prête à une certaine codification : les cases en longueur signaleront plus volontiers une action dans la durée, ou à durée indéterminée (on les retrouve typiquement pour les vues d’ensemble et les décors, destinés à situer l’action par exemple) tandis que les cases verticales, étroites, se prêtent à des actions plus ponctuelles. On peut faire le parallèle avec la règle de l’imparfait et du passé simple…

Les obliques, elles, se prêtent aux scènes « d’action » (au sens large du terme : il peut s’agir de fusillades comme de scènes de ménage !). On entre dans le langage de la ligne. Alors qu’une page composée par des horizontales et des verticales inspire une certaine sérénité, les obliques et les lignes brisées prêtent à la composition un caractère agressif, rythmé, désordonné, violent…

Pour autant, les cases rectangulaires peuvent aussi exprimer l’action ! Si, si, je vous assure ! Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à ouvrir un tome de « Blame » de Tsutomu Nihei (de l’action à n’en plus finir dans plein de cases rectangulaires !)
Il ne faut pas oublier que l’action se traduit par tout un tas de codes graphiques, et ne se réduit pas uniquement à la forme de la case.
Il s’agit ici de jouer sur la composition de la planche complète. Ainsi, il est aussi possible de trouver des cases obliques dans une scène d’apparence banale (quelqu’un qui va ouvrir la porte), et ce dans le but d’instaurer un malaise chez le lecteur.
De même, pour appuyer une scène d’importance capitale, il n’est pas rare de trouver des cases qui occupent toute une page (voire une page et demi ou 2 pages).

De manière générale, la taille de la case est proportionnelle à l’importance qu’on veut lui accorder : il faut donc bien penser son intention, si on veut réussir à créer l’impact voulu (faire passer un élément inaperçu en le noyant au milieu d’une multitude de petites cases ou au contraire le mettre ne gros plan dans une case qui prend la moitié d’une page pour créer un effet dramatique).

<- Ici exemple de l’effet « temps en suspension » sur une double page grâce à la multiplication des points de vue : cela permet d’instaurer une tension entre les personnages en étirant le temps. Ici les cases s’agencent tout autour de la scène centrale qui ne dispose d’aucune bordure et empiète sur chacune des cases plus petites : les frontières entre chacune des cases disparaissent, et comme ces frontières représentent le temps théorique qui devrait séparer chaque « instantané », la scène toute entière devient simultanée (pour schématiser). Les cases en « insert » (c’est-à-dire à cheval ou à l’intérieur d’une autre case plus grande) sont particulièrement adaptées à cet effet.

Autre case à la signification particulière (qui n’est même pas réellement une case à proprement parler) : le personnage en pied, typique des scènes de présentation, qui permettent au lecteur de se faire une idée très claire du personnage et de le mettre en valeur (coiffure, vêtement… même les chaussures !) … Ou comment marquer « héros » sur le front d’un personnage !

Au final, le découpage ne se réfléchit pas case par case, mais planche par planche. Le manga reste un art de l’image, et il ne suffit pas de penser chaque case en terme de contenu, encore faut il ne pas négliger l’importance de leur agencement dans l’harmonie (ou la désharmonie, selon l’effet recherché) finale de l’ensemble.

Les auteurs de shojo sont d’ailleurs particulièrement connus pour cette recherche d’esthétique poussée à l’extrême !

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Références :
1ère image : « Alive, the final evolution » de Kawashima Tadashi et Adachitoka.
2ème image : « Letter Bee » de Asada Hiroyuki
3ème image : « Blazer Drive » de Kishimoto Seishi
4ème image : « Jusqu’à ce que la mort nous sépare » d’Hiroshi Takashige et Double-S
5ème image : « Alive, the final evolution » de Kawashima Tadashi et Adachitoka.
6ème et 7ème images : « Alichino » de Shurei Kouyu

Eskhar Hygan —