Cet article est le premier d’une série qui se propose de traduire et reformuler les enseignements et conseils prodigués par Alan Moore dans son petit livre « Alan Moore’s writing for comics ». En effet ce fascicule n’est disponible qu’en anglais et personne n’a cru bon de la traduire dans notre hexagone. Chaque article se proposera donc de résumer ses idées et discours sur diverses étapes touchant à la création d’une bande dessinée, depuis le concept de base jusqu’à la création d’un univers étoffé, en passant par la mise en page et le rythme.

Par Akioh.

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CHAPITRE PREMIER : UN PEU DE RÉFLEXION SUR LE SUPPORT BD

Alan Moore n’est pas dogmatique, il ne considère pas que l’autorité qu’on lui prête en matière de bande dessinée justifie qu’il dise aux autres ce qu’ils doivent faire. Il ne s’agit donc pas d’une méthode pour faire comme Alan Moore, seulement de pistes et de suggestions. A chacun de s’y adapter !

EVOLUER AVEC UN MONDE QUI CHANGE A TOUTE VITESSE

Faire un listing des choses à faire ou à ne pas faire en BD serait stérile. Au contraire Moore entrevoit déjà à son époque la vitesse à laquelle notre monde change : l’accélération du phénomène appelé mondialisation, l’avènement de la société de communication et aujourd’hui l’essor d’Internet en sont autant de signes probants.

Seulement le hic, c’est que les standards et structures narratives des Comics ne changent pas assez vite au goût de Moore. Ils sont même carrément figés à son époque. Or il est attaché à l’idée que l’œuvre d’art puisse être un miroir tendu à la société. On a souvent dit qu’une classe sociale ne pouvait se penser qu’à travers sa production artistique, cela implique donc de porter un regard singulier sur le monde.

A cette conception-là, Moore oppose celle de l’industrie du Comics très marketing, qui ferait dans l’autosatisfaction, restant fermée sur elle-même, régurgitant sans cesse les même références. On s’isole plus du monde réel qu’autre chose.

Ainsi si on espère de la BD qu’elle survive à ce futur extrêmement changeant, il faudra en retour qu’elle fasse preuve d’adaptation. Voilà pourquoi une méthode pré-mâchée ne nous aidera pas selon lui. C’est sur le médium BD en lui-même qu’il faut porter la réflexion, une réflexion qui est amenée à évoluer elle aussi, et à amener la bande dessinée là où on ne l’attendait pas 30 ans plus tôt.

Ne nous trompons pas : quand Moore parle d’évolution, il ne parle pas de l’évolution purement technique du graphisme, il porte même assez peu d’espoirs en la chose : tout miser sur la technologie de pointe  n’empêche pas nécessairement de produire « une merde infâme et illisible ».

LA BD, PARENT PAUVRE DU CINÉMA ?

Pour changer la bande dessinée, il faut aussi changer notre façon de penser leur création, et pour cela il faut savoir de quoi on parle.

Dans cette partie, Moore nous offre quelques considérations sur le médium de la bande dessinées, et les liens étroits qu’on lui prête généralement avec le cinéma. Ces liens ne semblent pas être le fruit d’une rencontre ou d’un enrichissement mutuel entre les deux médium, on a au contraire tendance à voir la BD comme un « parent pauvre du cinéma ». En témoigne le vocabulaire utilisé pour la mise en scène qui est grosso-modo le même : on parle de cadre, de gros plans, de zoom et de panoramique. C’est d’ailleurs bien pratique, ça peut être une façon de décrire la mise en scène à son dessinateur, mais si l’on limite les spécificités du medium BD à cela, on rabaisse alors cette dernière à un sous-produit du cinéma, sans mouvement et sans bande son, ce qui la condamne à être ad vitam aeternam inférieure au 7ème art.

Et quand bien même on s’inspirerait du cinéma, Moore se plaint une fois encore que beaucoup d’auteurs ne sachent pas être attentifs aux nouveautés. Il pense à son époque aux films de Coppola et d’Altman qui sont particulièrement ambitieux et novateurs, sans pour autant que des auteurs de BD n’aient le réflexe d’aller les étudier et d’en apprendre des choses.

SPECIFICITES DU MEDIUM BANDE DESSINEE

Renversons le dilemme : au lieu de se réclamer à tout prix du Cinéma et espérant que le prestige de ce dernier ira déteindre sur la BD, pourquoi ne pas se réclamer de ce qui est spécifique à la BD et dont les autres mediums ne peuvent pas produire d’équivalent ?

Ainsi en est-il de la temporalité : dans un film elle est imposée, on doit regarder un film le temps qu’il dure, et au cinéma on ne peut pas choisir le chapitrage ou sauter des passages, même si on s’ennuie profondément (au mieux peut-on quitter la salle, mais généralement ça casse l’ambiance pour peu qu’on ne soit pas venu seul). Un temps imposé impliquant nécessairement des restrictions : on a donc un temps limité pour faire passer un certain nombre d’informations et mettre en place une complexité narrative. Dans un livre ou une BD c’est le contraire, la temporalité n’est pas imposée : on peut lire tel bouquin en huit heures à un rythme normal, ou alors choisir d’y passer deux mois si l’on veut être sûr de ne rien rater voir même se payer le luxe de revenir en arrière sur certains passages. Voilà qui est spécifique au médium livre/BD.

Inversement puisque dans une BD on présente les informations visuellement, on peut donc jouir du privilège de synthétiser une lourde description littéraire en un seul plan d’ensemble qui situera l’action avec un impact inégalable. La question que pose Moore, c’est : pourquoi se priver de combiner le meilleur des deux, à savoir l’impact visuel d’un côté et la temporalité plus libre de l’autre ?  Se présente alors l’opportunité de créer une bande dessinée dont le résultat serait impossible à égaler en efficacité par le cinéma ou la littérature pris indépendamment.

La libéralisation des conditions de travail des auteurs de comics n’a en réalité pas changé grand-chose. On a beau donner plus de « liberté créative », chacun continue à reproduire des carcans dans lesquels le monde de l’édition les enfermait auparavant. Pour Moore c’est en amont qu’il faut agir, au niveau de l’écriture en elle-même. C’est ça qui détermine tout le reste de toute façon, c’est donc là qu’il faut se poser de vraies questions.

IDEE ET INTRIGUE

Avoir une idée c’est la base de tout processus créatif. C’est ici qu’il faut agir en amont. L’important est de distinguer idée et intrigue. L’intrigue c’est « ce qu’il se passe » dans la BD en question : le personnage fait ceci, rencontre telle personne, se bat avec cela, jusqu’à ce que l’histoire soit résolue. L’intrigue c’est l’action, le déroulement des évènements.

L’idée c’est autre chose, c’est à la fois plus profond et plus difficile à cerner. L’idée c’est le sujet en lui-même, la « thématique ».

Si vous faites une BD sur napoléon, vous serez surement amené dans l’intrigue à mettre en scène des batailles rangées, des complots géopolitiques et des romances avec une impératrice ou une comtesse. Ça, ce sera votre intrigue.

Le thème sous-jacent à tout cela par contre, ça peut être quelque chose de plus général : le destin d’un grand homme, d’une nation, une réflexion sur la Révolution française et son héritage, les rapports homme/femme. Des angles d’attaque thématique, ce n’est pas ce qui manque. Ca témoigne aussi d’un regard qui vous est personnel sur le monde, les gens, ça mobilise votre vécu et vous oblige à faire des choix.

TROUVER UNE IDEE NE S’APPREND PAS

D’où le constat qu’une idée est quelque chose de très personnel à un auteur. Ca dépend des expériences et des préférences artistiques de chacun.

S’inspirer du travail des autres pour apprendre à communiquer une idée plus efficacement peut être une bonne chose, certes, mais on ne remplace pas le vécu, et ce n’est qu’à partir de cela que peut germer une idée vraiment singulière. Lorsqu’il s’agit de relations entre personnages par exemple, Moore déconseille fortement de s’inspirer de la façon dont le fait un auteur célèbre : « Si vous voulez écrire à propos des gens, alors posez vos BD et allez rencontrer de vrais gens plutôt que de copier la façon dont Stan Lee ou Chris Claremont dépeignent les gens ».

Mais ça, ça ne s’invente pas à partir de rien, chacun le trouve en fonction de sa propre expérience et vision du monde, de sa façon de s’observer soi-même et ceux qui nous entourent. Nos peurs d’enfant, nos indignations diverses sur ce qui se passe dans le monde, tout peut être prétexte à développer une bonne idée à travers une histoire.

Quand dans les Douze Travaux d’Asterix et Obelix, Uderzo et Goscinny mettent en scène le passage de la maison qui rend fou, on imagine aisément qu’ils se sont inspirés de leur vécu avec l’administration française qui peut être quelque fois assez redondante. C’est ça l’idée de base, après ces histoires de formulaire A38 et de travaux héroïques, c’est l’intrigue en elle-même, mais elle est charpentée par beaucoup de bonnes idées.